SE METTRE EN MARCHE...

Dernière mise à jour : juin 6



Je commencerais par Sénèque pour introduire mon propos du jour...

"L’homme doit se libérer d’un excès de travail que le zèle ou l’urgence ont poussé à un tel point, que l’individu n’a plus de temps pour réfléchir sur lui-même et sur le sens de sa vie".


Alors voilà, c'est décidé, je partirais seule sur le chemin, dès le premier vendredi de juin.


Et quel chemin, me direz-vous ?

Sur le CHEMIN DE SAINT JACQUES DE COMPOSTELLE...


Et depuis où, me demanderez-vous peut-être ?

Depuis Müstair, en Engadine, dans le canton des Grisons, à la frontière italienne.


Et pour combien de temps ?

Pour 2 semaines... Je ne sais où j'en serais rendu.

Mais je sais que j'ai toute la vie pour arriver à Compostelle...

Je reprendrais, là où je me serais arrêté, la prochaine fois que je me mettrais en route...


"Et tu n'as pas peur de t’ennuyer ?", m'a-t-on demandé ?

Non, car je ressens le besoin de m'entendre penser...


Après 2 ans à travailler 6 jours sur 7, jonglant avec mes 2 boulots (salarié et indépendant), à étudier, à rendre des mémoires ou passer des examens, je ressens le besoin de:

-mettre des mots sur les maux (les miens ou ceux des autres)

-me mettre en route et laisser le rythme des pas inscrire un espace nouveau

-laisser le silence et le calme ouvrir mon esprit et mon cœur

-me mettre à l'écoute de moi-même pour mieux écouter l'Autre...


Mais pourquoi donc partager un "récit de voyage" sur un blog professionnel?

Parce que je ne suis pas fragmentée. Ce que je laisse à voir au cabinet, c'est ce que je suis dans la vie de tous les jours.

Parce que la vie est un chemin et celui de Compostelle, une belle métaphore de notre destinée et de ses aléas...



EN CHEMIN…


Le 4 juin 2021


Ça y est!

Je suis dans le train qui traverse la campagne vaudoise et qui me mène dans cette Suisse orientale que je ne connais pas...

Car ce que cœur veut, finit inexorablement par se manifester.


DESTINATION : Mustair, aux fins fond des Grisons.


POIDS DU SAC (c'est important quand on marche 5 ou 6 heures avec tout ce dont on a besoin sur le dos...): 12kg (merci à mon amie Christelle pour ses précieux conseils).

J'ai eu beau essayé de réduire (j'avoue, réduire, c'est pas mon fort!!!

J'ai plutôt tendance à déborder!). Peut-être faudrait que je me résolve à lire Marie Kondo...


MÉTÉO: Le temps de mai ayant été si pluvieux, je n'avais même pas imaginé qu'il puisse pleuvoir en juin. Et pourtant si!

Le temps sera à la pluie les 10 prochains jours.

Moi qui voyait ce chemin comme un voyage initiatique, ce sera une nouvelle version du Déluge... sans Noé et ses animaux!

L'occasion de voir si j'ai la capacité de changer les épreuves célestes en force motrice et de capitaliser sur mes expériences passées pour trouver le moyen d'avancer!


En serais-je capable?

MUSTAIR (J1)...


6h30 de train... Le temps de répondre à quelques messages en retard! Et me plonger dans la lecture...


Voilà si longtemps que je n'ai pas pris le temps d'ouvrir un livre.

Les vacances, ce pourrait être "prendre le temps d'avoir le temps"...

Je commencerais donc ce voyage avec Sylvain Tesson "Les chemins Noirs".


Me laisser inspirer par d'autres voyageurs plus talentueux et aventureux que moi... pour me donner du courage lorsque j'en manquerais...


J'aurais l'occasion de revenir sur Tesson...

J'arrive donc à Mustair en milieu d'après-midi et je me rends directement à mon auberge la Chasa Chalavaina, tenu par un charmant vieil homme.

Dans cette maison séculaire (les fondations étant datées de 1200 ans, cette demeure semblant être contemporaine à la construction du monastère bénédictin Saint-Jean-Baptiste, reconnu au patrimoine de l'UNESCO), le temps semble s’être arrêté. L’hôte Jon Fasser est toujours en mouvement. Il marche à petit pas sur les parquets polis par les clients qui défilent depuis 50 ans, que Jon travaille dans cette maison. "L’âme de cette auberge".


Il m'installe donc à une table face à la salle à manger.

Il n'est pas si courant de se substanter seule... Alors je profites de ce moment pour tendre l'oreille... Quelques mots murmurés à une autre oreille en romanche.

Je laisse mon regard se perdre sur chaque détail architectural...

Il y a ici une atmosphère nostalgique!


Le repas est savoureux.

Est-il savoureux parce que je n'ai d'autre distraction que de ressentir?

Résurgence du souvenir d'une retraite, il y a quelques années en Mindfull Eating, ce que, pour être sincère, je ne fais que trop peu.

Mais ici, tout m'invite à ralentir. A me relier à mes cinq sens pour jouir pleinement de ce moment...


La chambre est immaculée de blanc. Tout est si propre, si ordré. Je me love dans une couette chaude et douce qui m’étreint jusqu'au matin...


"LES CHEMINS NOIRS"...


J'avais ici, le besoin ou l'envie de partager les humeurs de Tesson, qui sont à peu près aussi noires que ses chemins...


"Je tenais la marche à pied pour une médecine générale qui serait la clef de ma reconquête."

Et si effectivement la marche se faisait médecine préventive. Médecine du corps et du cœur, accessible par et pour tous. Me revient en mémoire, ma petite voisine de Penthalaz, courbée par le poids des années, sur ses bâtons de marche. Qu'il pleuve ou qu'il vente, jour après jour avec une assiduité monacale, je la vois passer devant ma fenêtre trainant sa pauvre carcasse et tentant aussi bien que possible de repousser son inexorable finitude...


"Même un addictologue s'était occupé de la remise sur les rails. J'avais eu avec lui l'impression de connaitre le temps de la prohibition (la prohibition de vivre aussi sottement que je l'entendais)."

Soulographe, s'il en est! Ainsi se définit Tesson, qui raconte sa douloureuse rééducation après la chute d'un toit lors d'une soirée trop arrosée. Il en gardera le corps fracassé et la gueule cassée. Lorsque l'alcool, drogue acceptée et validée d'entre tous, devient dure!


"Il n'y a plus beaucoup de liberté dans le monde, c'est entendu, mais il y a encore l'espace."

Incroyable, Tesson a écrit cet essai en 2016... Que dirait-il de nos libertés dans ce monde pandémique?

Quand à moi, le monde se fera dorénavant plus local que global!

Rien ne sera plus comme avant, avec cette révolution "coronarienne"...


"J'imaginais la naissance d'un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvait aussi définir les chemins mentaux que nous empruntions pour nous soustraire à l'époque."

Loin de moi ces chemins noirs... Je les ai trop longtemps explorés dans ma prime jeunesse. J'ose aujourd'hui choisir les "chemins de lumières" ou peut-être les "chemins hauts en couleurs"...

Et aussi étrange que cela puisse paraitre, c'est ce que la psychiatrie me permet aujourd'hui! Vivre une douce folie, à moins qu'il ne s'agisse d'une indolente fièvre!


"Nous serions de grandes troupes sur ces contre-allées car nous étions nombreux à développer une allergies aux illusions virtuelles. Les sommations de l'époque nous fatiguaient: Enjoy! Take care! Be safe! Be connected!"

Certes, les sommations sont multiples et parfois despotiques. Et si un certain Midal scande dans l'un de ses ouvrages "Foutez-vous la paix"...

J'aime à croire que je cherche la voie du milieu entre le pessimisme crasse et l'optimisme béat...


MUSTAIR - TSCHIERV - LU (J2)

16,5 km - 674m de dénivelé positif.


Le 5 juin 2021


Jon m'accueille de bon matin dans la cuisine noire... En effet, cette cuisine qui doit avoir vu fumer de nombreux jambons ou autres gibiers, en est noire de suie.

Il s'installe à mes côtés pour siroter son café, ayant pris grand soin de disposer avec lenteur et délicatesse, les services. Le pain est noir lui aussi, mais le cœur de Jon semble être chaud et ferme à la fois...


Ahhh, Tesson, quand tu me tiens sur le chemin!


"Perdre du poids en marche, c'est laisser un peu de soi sur la route".

Une cliente, qui partage notre table me demande si le chemin est difficile...

A vrai dire, je n'en sais rien. Je débuterais ce matin à 9h.


Quelle chance! Le ciel est dégagé et le chemin serpente dans les champs fleuris.

20 km en tout en 6h de temps...

En effet, je monte à pied à Lü, après m’être délesté de mon sac à dos chez Nessina, mon hôtesse de ce soir à Tschierv...

Sac qui pèse bien trop lourd après 4h de marche...

Et avant de penser à perdre du poids moi-même, je me suis dit que la poste pourrait bien aider mon Deuter de sac à dos, à faire un régime amincissant, en début de semaine prochaine!!!

"Fuir, c'est commander! C'est au moins commander au destin de n'avoir aucune prise sur vous."

Le retour de Lü à Tschierv me donne à voir ce que seront mes prochains jours, grelottant de froid sous ma cape de pluie...

J1 et les doutes font déjà rage!!!

Mais pourquoi ai-je choisi de m'imposer tel supplice alors que j'aurais pu me la couler douce au bord d'une piscine à Dubai?

Fuir aurait pu être une option... mais à vrai dire, je me demande bien ou j'aurais pu fuir! Pas un "quatre roues motrices" en vue...

Seule, désespérément seule sur le chemin!


"La marche était une pêche à la ligne: les heures passaient et soudain une touche se faisait sentir, peut-être une prise? Une pensée avait mordue!"

La marche est méditation. La marche est rêverie! La marche est...

Soudain, un éclat retenti, puis un second... Une rafale!

Même si le paysage n'est pas sans me rappeler mes mercredis enfantins à regarder Heidi, le stand de tir tout proche me tire de ma rêverie...


Panser ses blessures (pas de guillemets, celle-ci elle est de moi!)

Ça y est... il est déjà tant de percer mes phlyctènes et de les couvrir avec un pansement hydrocolloide... Je ne pensais pas que j'y aurais recours si vite!


Solitude ou isolement?

La solitude est la capacité d'être bien avec son monde intérieur.

L’isolement, c'est le fait d'être coupé des autres.

Pour avoir vécu l'isolement au cours de voyage précédent (isolement lors d'un séjour en 2009 en Inde, où je mendiais alors, la présence d'autres voyageurs, tourmentée moi-même par le manque d'amour de soi...), j'apprécie pleinement cette solitude choisie et même recherchée... pour m'abandonner au monde des songes...


ALLEGRA!

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