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LA TYRANNIE DE L'URGENCE

  • Photo du rédacteur: Emilie Perrollaz
    Emilie Perrollaz
  • 14 juil.
  • 8 min de lecture

Entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore...

Chronique d'une impatience ordinaire.


Je choisis aujourd'hui de faire un texte un peu plus personnel, un peu plus engagé.

50 ans cette année. Autant dire qu'en ce qui concerne la crise de milieu de vie, je connais mon sujet. Aussi bien de manière théorique - pour avoir beaucoup lu - que d'un point de vue expérientiel...


Un temps d'intégration


Si je devais résumer ce début d'année, j'oserais dire qu'il fut tourmenté, déroutant, épuisant... Une intuition a alors émergé:

"Quelque chose doit changer, mais quoi?"


Besoin de comprendre, de mettre du sens.

Remettre de l'ordre dans le chaos.

Besoin de savoir quelle direction prendre.



Et pourtant, depuis plusieurs mois, quelque chose résistait.

Un sentiment diffus.

Une fatigue persistante.

Questionnement sur le sens que je donne à mon travail, sur ce que j'offre dans mon espace de soins, sur mon identité professionnelle.

Une envie de plus de légèreté.

Une sensation étrange que certaines choses devenaient trop étroites.


Alors j'ai fait ce que beaucoup d'entre nous font dans ces moments-là.

J'ai cherché une réponse.

Puis une autre.

Et encore une autre.


J'ai longtemps cru que les crises étaient des parenthèses, dont il fallait se débarrasser.

Cependant, certaines crises ne nous ramènent pas à notre ancienne vie.

Elles nous demandent d'en inventer une nouvelle.

Et cela prend du temps.

Beaucoup plus de temps que ce que notre époque est prête à tolérer.


Pourquoi l'urgence est-elle un si mauvais conseiller ?

Carl Gustav Jung écrivait : « Ce à quoi l'on résiste persiste. » 

Une idée proche de celle de Christophe Fauré dans son livre "Maintenant ou jamais":

« Ce qui n'est pas rencontré devient notre destin. »


Autrement dit, ce que nous ne prenons pas le temps de regarder en nous risque de réapparaître, dans d'autres circonstances, contextes...


Un nouveau travail ne fera pas disparaître le perfectionnisme.

Un nouveau compagnon ne guérira pas une peur de l'abandon.

Une nouvelle maison ne résoudra pas une difficulté à poser ses limites.


Changer de décor… alors que le scénario, reste le même, n'est qu'une illusion de solution mais pas une intégration profonde.



Le piège du sentiment d'urgence

Dans les périodes de transition, notre cerveau n'aime pas l'incertitude.


Les neurosciences montrent qu'il préfère souvent une réponse imparfaite à une absence de réponse. L'incertitude mobilise fortement notre système d'alerte : elle augmente la vigilance, favorise la rumination et nous pousse à vouloir retrouver rapidement un sentiment de contrôle.


C'est précisément pour cette raison que l'urgence est si séduisante.

Décider vite procure un soulagement immédiat.

Mais ce soulagement n'est pas toujours synonyme de justesse.

Il est parfois simplement la fin provisoire de l'inconfort.


L'intégration : un travail invisible

Nous parlons beaucoup de changement.

Beaucoup moins d'intégration.

Pourtant, entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore, il existe un temps particulier.

Un temps où rien ne semble avancer.

Un temps où les réponses ne sont pas encore là.

Un temps où l'on doute beaucoup.

Ce temps est rarement spectaculaire.

Il ressemble davantage à une maturation silencieuse.


En psychologie analytique, Jung considérait que les grandes transitions de la vie demandent une réorganisation profonde de la personnalité. Elles ne consistent pas simplement à changer de comportement, mais à intégrer des parts de soi qui avaient été négligées ou mises de côté pendant des années.

Autrement dit, la crise n'est pas une parenthèse.

Elle est un travail intérieur.



Le temps comme allié

Nous vivons dans une société qui valorise la vitesse.

Des livraisons en vingt-quatre heures.

Des formations accélérées.

Des transformations en dix étapes.


Mais certaines évolutions obéissent à un autre rythme.

On ne précipite ni un deuil.

Ni une grossesse.

Ni une cicatrisation.

Pourquoi en irait-il autrement d'une métamorphose intérieure ?


Le milieu de vie nous rappelle peut-être une chose essentielle :

il existe des transformations que l'on ne peut pas accélérer sans risquer de passer à côté de ce qu'elles cherchent à nous apprendre.


Car l'intégration n'est pas de l'inaction.

De l'extérieur, on peut avoir l'impression qu'il ne se passe rien.

En réalité, il se passe peut-être l'essentiel.


C'est une idée que l'on retrouve autant chez Jung que dans les approches contemporaines du changement : les transformations durables ne naissent pas seulement des décisions que nous prenons, mais du sens que nous leur donnons.

Une décision prise trop tôt peut changer notre environnement ; une décision prise après un véritable temps d'intégration a davantage de chances de transformer notre manière d'habiter notre vie. C'est là, à mon sens, toute la différence.


Prendre conscience de sa vulnérabilité

Certes, nous n'aimons pas beaucoup nous sentir vulnérables.

Nous préférons nous sentir compétents.

Efficaces.

Capables.


Pourtant, dans certaines périodes, nous avançons avec moins de certitudes.

Moins de solidité.

Moins de réponses.


L'image de la chrysalide est une invitation à s'autoriser ce temps d'intégration nécessaire.

Lorsque vient le moment de la métamorphose, la chenille se retire.

Elle cesse d'avancer.

Elle disparaît même, pendant un temps.

Vu de l'extérieur, plus rien ne semble se produire.

Plus de progression.

Plus de résultats.

Plus de signes visibles de croissance.

Et pourtant, c'est précisément là que tout se joue...


Nous vivons dans un monde qui valorise le mouvement, la performance et les preuves tangibles d'avancement.


Et si ce silence apparent cachait le travail le plus profond ?

Alors lorsque la vie nous invite à ralentir, à douter ou à nous retirer momentanément, nous croyons souvent avoir perdu notre chemin.

Peut-être sommes-nous simplement en train de changer de forme...


La peur, moteur de la résistance au changement


Redouter l'inconnu

Lorsque quelque chose cherche à évoluer en nous, lorsqu'un désir de renouveau commence à émerger...

La peur n'est jamais loin.


Jacques Salomé écrivait :

« Derrière chaque désir, il y a une peur. »


Car tout changement nous oblige à quitter un territoire familier.

Même lorsqu'il nous fait souffrir.

Le connu est prévisible.

Nous savons à quoi nous attendre.

Nous connaissons les règles du jeu.

L'inconnu, lui, ne promet rien.

Il ouvre des possibles... mais aussi une multitude d'incertitudes.


Notre cerveau préfère naturellement ce qu'il connaît. Non parce que c'est meilleur, mais parce que cela lui demande moins d'énergie et lui donne un sentiment de sécurité.

C'est pourquoi tant de personnes restent parfois des années dans une situation qui ne leur convient plus.

Non par manque de courage.

Mais parce que le coût psychique de l'inconnu paraît, sur le moment, plus élevé que celui de l'insatisfaction.


Et pourtant...

Combien de personnes arrivent au milieu de leur vie avec cette sensation troublante :

« Si je continue exactement ainsi, quelque chose d'essentiel en moi va finir par s'éteindre. »



Craindre d'entrer en conflit avec autrui

Changer ne bouleverse pas uniquement notre vie.

Il vient aussi bousculer l'équilibre de ceux qui nous entourent.


Une reconversion.

Une réduction du temps de travail.

Une nouvelle manière de poser ses limites.

Un désir de ralentir.

Toutes ces décisions peuvent susciter de l'incompréhension.

Parfois même de l'opposition.


Alors nous hésitons.

Non parce que notre désir manque de légitimité.

Mais parce que nous craignons de décevoir.

De ne plus être celui ou celle que les autres attendent.


Je crois que cette peur est particulièrement présente au milieu de la vie.

Nous avons souvent construit notre identité autour de certains rôles : le professionnel investi, le parent disponible, le conjoint fiable, la personne sur qui l'on peut toujours compter.


Changer, c'est parfois accepter que ces rôles évoluent.

Et cela demande du courage.



Nos peurs se nourrissent de nos croyances

La peur ne vient jamais seule.

Elle s'appuie sur les histoires que nous nous racontons.

"Je suis trop âgée pour changer."

"Je vais forcément me tromper."

"Je n'ai pas le droit de penser à moi."

"Je vais tout perdre."


À force de les entendre intérieurement, ces phrases finissent par ressembler à des vérités.

Alors qu'elles sont souvent des croyances construites au fil de notre histoire.


La crise de milieu de vie possède peut-être cette formidable fonction.

Nous inviter à les revisiter.

À nous demander :

Est-ce que cette croyance est encore vraie aujourd'hui ?

Est-ce qu'elle me protège... ou est-ce qu'elle m'empêche de vivre ?


Car il arrive un moment où nos anciennes certitudes deviennent trop étroites pour la personne que nous sommes en train de devenir.

Et c'est peut-être cela, au fond, que la crise cherche à nous apprendre.

Non pas à ne plus avoir peur.

Mais à ne plus laisser nos peurs écrire seules la suite de notre histoire.


Quand la résistance devient une alliée...


Apprendre à respecter ce qui résiste en soi

Pendant longtemps, j'ai considéré mes résistances comme des obstacles.

Comme une preuve que je n'étais pas prête.

Ou pire… que je manquais de courage.

Aujourd'hui, je les regarde autrement.


Car toute résistance n'est pas un frein.

Certaines cherchent simplement à nous protéger.

Elles nous obligent à ralentir.

À vérifier que nous ne sommes pas en train de fuir une situation plutôt que de répondre à un véritable élan de vie.

Elles nous invitent à distinguer l'impulsion de la décision.

La précipitation de la maturation.


Alors, plutôt que de leur déclarer la guerre, peut-être avons-nous intérêt à leur poser une question toute simple :

« Que cherches-tu à protéger ? »

Parfois, la réponse mérite de s'y attarder...



Apprivoiser la liberté

Nous rêvons souvent de liberté.

Mais nous parlons moins de ce qu'elle exige.

Car être libre, ce n'est pas seulement avoir le choix.

C'est accepter que nos choix aient des conséquences.

Et qu'à partir d'un certain moment de la vie, personne ne pourra décider à notre place.


C'est peut-être cela qui fait peur.

Non pas le changement lui-même.

Mais la responsabilité qu'il implique.

Rester où l'on est peut devenir inconfortable.

Partir l'est aussi.


La liberté consiste alors à choisir l'inconfort qui nous rapproche le plus de nous-mêmes.



Le courage précède la confiance

Pendant longtemps, j'ai attendu de me sentir prête.

D'avoir suffisamment confiance.

D'être certaine de ne pas me tromper.

J'ai fini par comprendre que cela ne fonctionne presque jamais ainsi.


Nous imaginons souvent que la confiance en soi est le point de départ.

En réalité, elle est souvent le point d'arrivée.

Elle naît chaque fois que nous faisons un pas malgré la peur.

Chaque fois que nous nous montrons à nous-mêmes que nous sommes capables d'agir, même avec les mains moites, le cœur qui s'emballe et mille questions dans la tête.


La confiance ne grandit pas dans l'attente.

Elle se construit dans l'expérience.

Oui, nous nous tromperons parfois.

Oui, certains choix ne produiront pas les effets espérés.

Oui, il y aura des demi-tours.

Des ajustements.

Des renoncements.


Mais je crois que les erreurs sont rarement ce que nous regrettons le plus.

Ce qui laisse le plus d'amertume, c'est souvent la vie que nous n'avons jamais osé habiter.


Alors peut-être que le courage ne consiste pas à ne plus avoir peur.

Peut-être consiste-t-il simplement à ne plus laisser la peur décider à notre place.

Le courage consiste souvent à suivre notre joie, en faisant de la peur notre alliée...


Construire un pont sur l'avenir


C'est probablement l'image que je préfère dans tout le livre de Christophe Fauré.

Construire un pont.

Pas une révolution.

Pas une démolition.

Un pont.


Un côté repose sur tout ce qui a été construit.

Les compétences.

Les rencontres.

Les erreurs.

Les combats menés.

Les expériences accumulées.


L'autre côté s'appuie sur ce qui cherche à émerger.

Les désirs nouveaux.

Les aspirations négligées.

Les parties de nous-mêmes laissées en attente pendant trop longtemps.


Cet été, je choisis de ne plus chercher à combler ce vide.

De ne plus courir vers la réponse suivante.

De ne plus précipiter la suite.

Car ce que nous refusons de rencontrer finit souvent par nous retrouver.

Sous une autre forme.

À un autre moment.


Alors, avant de dessiner l'autre rive, je choisis de regarder avec lucidité celle sur laquelle je me tiens encore.

D'observer ce qui me nourrit.

Ce qui m'épuise.

Ce qui demande à être conservé.

Et ce qui est peut-être arrivé au terme de son histoire.


Faire l'état des lieux avant de tracer la suite.

C'est ce chemin d'introspection que je te propose d'emprunter dans mon prochain article.

Tu viens ?


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