LA MONTAGNE, CETTE GOULUE...


S-CHANF – CHAPELLA – DURRBODEN

20km – 1093 m de dénivelé positif – 746 m de dénivelé négatif (sans compter les errances pour retrouver les traces du chemin).


Le 11.06.2021


QUI VEUT ALLER LOIN MÉNAGE SA MONTURE…


Je suis née la Haute Savoie, j’ai marché toute mon enfance avec mes parents sur de la « montagne à vaches » ou en plus haute montagne. Je ne dirais pas que je suis une montagnarde, car ce serait trop présomptueux de ma part… mais je sais qu’elle donne comme elle reprend, surtout aux imprudents.

Et aujourd’hui, j’ai été de ceux-là…

De ceux qui se font dévorer par l’ogresse.

Aujourd’hui, elle a montré ses dents. Elle m’a tenue dans sa gueule pour finalement me recracher.

C’est pourquoi je ressens tant de gratitude ce soir.


Mais reprenons depuis le début…

Ce matin, je m’éveille comme chaque matin depuis mon départ aux alentours de 6h30. Je me prépare, avale un copieux petit-déjeuner et m’apprête à prendre la route.



Oui, aujourd'hui, je fais un col à 2600.

Oui, il y aura de la neige.

Non, je ne souhaite pas écouter les sirènes de la peur qui ont bercé mon enfance.

Oui, je refuse d’être dans l’évitement et souhaite suivre mon instinct…


LA PEUR, SELON LES 3F...


Il existe trois réactions possibles face à la peur. C’est ce que l’on nomme les 3 F. Freeze, Fight or Flight (ce que l’on pourrait traduire par sidération, attaque ou fuite).


Depuis de nombreuses années, j’ai souvent choisi l’attaque quoi qu’il en coûte…

FIGHT and DON’T GIVE UP.

Alors, ce matin, je ressens une légère appréhension mais je suis décidée à aller au bout de ce que je me suis fixée.

Mon talon d’Achille gauche me titille un peu mais pas de quoi fouetter un chat. Je me dit que c’est sûrement mon ampoule sur la face interne du talon qui crée un petit syndrome inflammatoire… preuve que mon corps se répare, se guérit.

Je démarre 1h plus tôt que le jour précédent (pour avoir suffisamment de temps pour atteindre la gîte s’il y a un contre-temps) et je consulte la météo. Le soleil est attendu tout le jour et je me mets en route, confiante.

Les premiers 10 km sont à l’image des jours précédents. De la moyenne montagne, fendant le paysage en pente douce… Je traverse les forêts mélèzes du Val Susauna… Mélèzes que j’affectionne tant. Ils semblent vouloir piquer comme la majorité des conifères. Et pourtant, lorsqu’on les touche, ils nous laissent la sensation d’une douce caresse.

En chemin, je tombe sur un cénotaphe, rendant hommage à un montagnard décédé en 2012. Confrontation avec le principe de réalité. Oui, la montagne tue les présomptueux, les talentueux, les amoureux, les orgueilleux, les hasardeux…


ATTEINDRE LE SOMMET...

Puis l’ascension devient plus exigeante mais reste confortable jusqu’au plateau Alp Funtauna. De nombreuses marmottes, effrayées par mon passage, détalent sous mes yeux. Certaines servent de guetteur et alertent leurs comparses qu’une intruse se risque dans leur territoire…

J’essaie d’éviter les premières plaques de neige en les contournant, quitte à monter plus haut pour rester sur la « terre ferme », prenant soin d’évacuer la neige qui s’est introduite subrepticement dans mes chaussures. Pas un instant ne me vient l’idée de renoncer. Je progresse tant bien que mal, recherchant les îlots herbeux.

Les ascensions ont souvent cet effet que je qualifierais de « pièce montée ». A savoir, « tu penses avoir atteint un palier… mais ce n’est qu’une illusion qui joue avec les nerfs du grimpeur ». Et à chaque fois que je pense arriver enfin au Scattettapass, je dois redoubler d’efforts car un nouveau pan de montagne déroule son tapis laiteux devant moi.

Voilà déjà 4h que je suis partie. Je commence à ressentir timidement la faim, mais je me dit que je mangerais quelques fruits secs au col. Je bois l’eau des ruisseaux pour économiser mon eau. Mon talon et mes ampoules sont oubliés car seule l’atteinte de l’échancrure occupe mon esprit.

Je rentre alors presque comme dans un état de transe sans doute, dopée par l’adrénaline…

Le col me semble si prêt !

Un court moment, je pense abandonner. Je me retourne et regarde le sentier d’ores et déjà parcouru. Et la perspective de faire demi-tour ne m'apparaît pas envisageable. En effet, j’ancre prudemment chacun de mes pas dans la neige pour éviter la glissade. Et la montée me semble moins effrayante que la descente. En effet, lors de l’ascension, je suis face à la pente alors qu’à la descente, je suis… face au vide ! Effroyable sensation !

Et quelque chose d’un peu stupide me dit qu’il est tout de même dommage de capituler si près du but.

Je consulte la carte téléchargée ce matin, pour m’orienter grossièrement, visant à l’aveugle l’intersection entre les deux monts qui me font face, à savoir l’Augstenhüreli et le Saclettahorn. En effet, la neige recouvre le chemin et je suis obligée de m'orienter par des moyens plus pointus que suivre la trace...

Alors, je poursuis, ivre de fatigue. J’essaie toujours d’aborder la pente sur sa ligne la plus haute pour avoir autant de visibilité que possible. Car bien souvent, je devine le sentier sans pouvoir l’objectiver.

Je monte par ailleurs tellement haut que soudain j’aperçois un panneau en contre-bas… et le toit d’un chalet d’alpage enfoui sous la neige. Voilà enfin ce PU……de col ! Je redescends vers le panneau pour pouvoir me repérer car toujours pas de trace de chemin en vue.

Alors, je pique tout droit, dans la direction du panneau. Je ne prends pas le temps de me nourrir. Je veux simplement fouler une terre ferme, plutôt que celle mouvante du plateau neigeux sur lequel je me trouve.

Je veux simplement ôter ces chaussures dans lesquelles je marine maintenant. Car il n’est plus nécessaire de « déneiger ». Quoi qu’il en soit, j’ai parfois de la neige jusqu’aux genoux, lorsque le sol se dérobe.

Avancer ! Avancer ! Avancer ! Survivre ! Rien d’autre !

Alors j’implore le Seigneur, son fils et ses Saints, l’Univers… de me protéger. Je sais que je ne suis pas au bout de mes peines. Il me reste 1h de descente avant d’atteindre le refuge de Durrboden qui se trouve à 2000 m.

Alors que j’avance toujours dans la neige, j’arrive en surplomb d’une pente très abrupte. Je plante d’abord mes bâtons qui me permettent de renforcer mon équilibre précaire.

Lorsque soudain, l’un de mes pieds glisse. Je me retrouve sur les fessiers et débute une grande glissade. J’essaie autant que possible de garder les pieds devant, pieds qui me servent de gouvernail. Mais le temps d’un instant, je fais un rouler-bouler par-dessus mon sac à dos… L’un de mes bâtons se plante dans la neige. Je perds mes lunettes de soleil, ma casquette… Je freine autant que possible en essayant d’enfoncer mes talons dans la neige, jusqu'à m'arrêter en contre-bas.

Je me retourne. Je vois une tache sombre dans la neige… ma casquette. Quelques mètres plus haut, mon bâton.


La question ne se pose même pas de savoir si je dois remonter pour aller les chercher. On ne reprend pas à la Montagne, lorsqu’elle a réclamé son dû.

Je me relève tant bien que mal et poursuis en dévers, visant une fois de plus les grappes d’herbe brune. J’atteins l’un d’entre eux… péniblement. Mon souffle est court. Je respire bruyamment.

Besoin de sentir, d’entendre le souffle, Pneuma, la VIE.

Soudain, j’aperçois le chemin en contre-bas. Mais alors que j’avance sur mon tapis herbeux, pensant rejoindre au plus vite la piste, je me trouve à nouveau sur une saillie rocheuse. Impossible de la franchir. Je dois donc remonter pour trouver un passage qui me permettra de contourner la falaise et de couper à travers neige, sur un terrain plus sûr.

Enfin, je vois au loin les trois bandes blanches et rouges. Enfin, je mets le pied sur le tracé de la Via San Giachen. Enfin, j’aperçois au loin le refuge de Durrbodden. Enfin, je vais pouvoir déposer mon sac. Enfin, je vais pouvoir ôter mes souliers. Enfin, je vais pouvoir me mettre en sécurité.

Je croise un couple de VTTiste. Surpris, il me demande « si je viens de là-haut ». «Vous avez l’air fatiguée ! » Fatiguée, ce n’est rien de le dire !


LE REPOS DE L'AMAZONE...

J’atteins le gite. Je suis accueillie par le jeune gérant du gite, Michel. «Alors, vous l’avez fait ? ». Je m’assieds directement sur le plancher et me déleste de mes deux abreuvoirs podologiques, arrache les Compeed.

Je prends une douche chaude. Je savoure la douce sensation de l’eau qui ruisselle sur ma peau, tout en prêtant attention à ne pas gaspiller. Nous sommes tout de même à 2000 m et l’eau est souvent précieuse.

Puis je m’installe près du poêle dans la grande salle-à-manger pour consigner ma journée, comme chaque soir.

Envie d’appeler mes proches… mais je n’ai pas de réseau et le réseau tourne comme l’électricité publique dans la brousse africaine.

Ce soir, je me sens seule… isolée !

Je me bois un verre de rouge, un de plus, me direz-vous ! Puis, je commande une entrecôte savoureuse. Savoureuse car elle a le goût du l’Inexplicable et de l’Inexpliqué!

Puis, je sors à la recherche du réseau pour appeler ma famille. Besoin de réconfort. Besoin d’entendre une voix aimée et aimante.

J'appelle ma sœur. Elle accueille, apaise, console.

Je me suis ressaisis peu à peu et remercie.

Je rejoins finalement mon dortoir, un immense couchage d’une dizaine de places.


Je me roule dans mon sac à viande, gardant ma jaquette et ma doudoune. Je grelotte, comme si tout le froid qui m’a transpercé aujourd’hui et que dans l’instant, je n’avais pas senti, rejaillit. Je m’endors finalement mais m’éveille à plusieurs reprises, revoyant mon combat avec la Goulue, pour me fendre une trace...



A suivre...

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