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HABITER LE MONDE APRÈS LE DÉSERT Chroniques sahariennes – deuxième traversée

  • Photo du rédacteur: Emilie Perrollaz
    Emilie Perrollaz
  • 29 déc. 2025
  • 10 min de lecture

Il y a des voyages qui te reposent.

Et puis il y a ceux qui te dépouillent.


Le désert ne te demande ni tes diplômes, ni ton statut social, encore moins si tu as « fait un travail sur toi ». Il s’en fiche. Il prend tout ce que tu apportes, le secoue comme un kilim, et te le rend… sans mode d’emploi.


Le désert est un maître, un enseignant, sans même que tu le lui aies demandé.


Cette semaine-là, j'ai eu la chance de faire découvrir le Sud Maroc que j'aime tant, à huit femmes venues chercher un souffle, un sens, le corps, le lien… ou peut-être rien.

Certaines arrivaient avec la joie en bandoulière, d’autres avec un nœud dans la gorge, tandis que d’autres encore portaient une énergie si vive qu’elles peinaient à la contenir.


Moi, j’arrivais dans mon rôle d’accompagnante, oscillant entre excitation et appréhension, telle une actrice nouée par le trac avant d’entrer en scène.


Ce texte n’est pas le récit d’un voyage, mais celui d’un processus.

Celui d’un espace partagé, d’un lieu, et d’une posture d’accompagnement en mouvement.


Je fais donc le choix de partager mon vécu tout en préservant la confidentialité du groupe.

J’y montre aussi que, pour accompagner avec justesse, un guide ne peut faire l’économie d’un questionnement sur ce que le collectif vient toucher en lui. Cela demande une conscience de soi et une capacité à se réajuster en permanence.


Jour 0 — Atterrissage : l’Atlas, le groupe, et la première vague


Elles arrivent en milieu de matinée.

À peine arrivées, nous filons vers Zagora.


L’Atlas se dresse, massif et silencieux, la route serpente comme un corridor invisible où les corps se détendent, les langues se délient et les liens commencent déjà à se tisser.

Deux participantes découvrent, pour exemple, qu’elles viennent de la même région, du même village. Ont-elles un lien de parenté... la sororité semblant être le thème de ce séjour?

Le hasard, discret mais redoutablement précis dans sa mise en scène!


Dès le premier jour, des mouvements d’agitation émergent. S’accrocher à un cadre, à des horaires, à un programme, comme à une carte lorsqu’on entre en terre inconnue.


Pendant le trajet, la lecture devient pour certaines un espace de résonance intérieure. Les mots, parfois, ouvrent des brèches. Ils réveillent des peurs anciennes ou à venir, liées au temps qui passe, la peur du vide, la crainte de voir se déliter ce qui fait lien.

Des peurs profondément humaines, que nous connaissons — ou connaîtrons — toutes, un jour.

Quel sens donner à la suite lorsque l’on se tient au mitan de sa vie ?


Je rappelle alors, doucement mais fermement, les règles du séjour.

Le cadre n’est pas une prison : c’est une tente plantée dans le vent, un espace à la fois soutenant et contenant, conçu pour offrir sécurité et liberté au sein de frontières claires.


Le lendemain, la tension se dissout. L’élan intérieur a trouvé sa voie. Et je me surprendrai à penser :"si Dieu veut, tout ira bien".


Jour 1 — Ancrage : l’arbre de vie et la colère comme mur


Première pratique sous une tente berbère, le corps bientôt nourri d’un petit déjeuner abondant et savoureux.

Puis visite du quartier des potiers à Tamegroute.

Atelier d’art-thérapie : une planche, deux tréteaux, quelques tabourets... la terre, gardienne silencieuse de nos histoires enfouies, l’arbre de vie comme fil conducteur.

Je façonne des racines larges, un tronc solide. J’y fais apparaître mes chats, présences fidèles et silencieuses. Mon compagnon n’y figure pas : ce territoire n’est pas celui qu’il a souhaité partager.


En route vers Merzouga, la musique du Trio Joubran se fond dans un silence voulu. Un silence habité, offert à la contemplation : celle du paysage, et, par instants, celle de l’espace intérieur.


Pourtant, le dispositif d’accompagnement met inévitablement à l’épreuve.


Tenir un cadre collectif demande une attention constante : offrir le meilleur possible, tout en composant avec des dynamiques variées, parfois contrastées. Il arrive que certaines postures, certaines résistances ou attentes viennent m'interroger, parfois me percuter, non pas tant par ce qu’elles sont, mais par ce qu’elles activent.


Ce travail suppose alors une capacité à se questionner :

qu’est-ce que cela vient toucher ?

qu’est-ce que cela remet en mouvement intérieurement ?


Dans ces moments-là, je mesure combien certaines émotions sont plus aisées à accueillir que d’autres. Certaines tensions demandent davantage de présence, de stabilité, et de discernement, afin de ne pas répondre en réaction, mais de rester ajustée.

Je reviens alors au centre.


Quelques principes simples servent de repères :

ne pas entrer dans l’escalade,

ne pas se positionner dans l’opposition,

rester ancrée.


Cultiver une verticalité intérieure, parfois inconfortable.

Accepter aussi que tenir un cadre juste puisse impliquer de ne pas plaire à tout prix.


Arrivée tardive au campement de Merzouga, tenu par Omar.

Installation.

Premier repas dans le désert : fondue à la courgette (le désert a de l’humour culinaire). Improbable. Délicieux.


Tout le monde est épuisé. La soirée est courte.

Moi, je coordonne la journée suivante avec “le gardien du seuil”, mon ami Jalil.

Dans le Sahara, l’organisation est un art de survie.


Jour 2 — Émotionalité, créativité : les cartes, les racines, les pleurs


Je pressentais que cette journée allait remuer.

En effet, accepter cette aventure, c'est accepter de descendre au fond de soi-même, regarder les parts d'ombre comme les parts de lumière.


Nous restons au campement. Comme chaque matin, nous faisons une pratique d'ancrage et de régulation selon les méditations actives d'Osho.

Je propose ensuite un exercice de photolangage : deux images.

L’une pour avec quoi je suis arrivée.

L’autre pour ce que je ressens maintenant.


Je choisis un arbre dans un bocal. Et une image d’union, de cœur, de lien.

Je comprends alors quelque chose de très simple : j’ai longtemps cherché mes racines… et je suis peut-être en train de cesser de les chercher.

Mon arbre sort du bocal.

Il se met en terre.

Ce n’est pas “résolu”, mais c’est vivant.


Les participantes parlent. Des semaines précédentes. Des mois. Des absences. Des peurs. Du sentiment de ne pas être vues.

Les larmes circulent, sans que cela ne devienne dramatique. C’est organique, libérateur. Une pluie qui nettoie.


Le repas devient un temps de joie. De mon côté, je m’autorise à me retirer par moments.

Et chose précieuse : je me sens à ma place. Pas la place de celle qui porte tout. La place de celle qui accompagne.


Les processus collectifs font parfois émerger des vécus d’effacement ou de doute, des sensations de trop-plein, de décalage ou d’inutilité. Loin d’être des failles, ces passages interrogent nos représentations de la force et de la légitimité.


Ils invitent à envisager le courage autrement : non plus comme performance ou endurance, mais comme capacité à rester présent, même dans la fragilité.


Jour 3 — Confiance, affirmation : recevoir, ralentir, enterrer la charge


Ce matin-là, yoga. Je parle de posture, d’ancrage, de “juste place”.

Et je propose un exercice de confiance en cercle.


Le quartier libre du matin permet d'offrir un espace individuel.

Certaines demandent un éclairage par le prisme de cartes associatives, alors que d'autres demandent à être masser.


Parfois, toucher le corps laisse affleurer ce qui s'était figé. Des sensations fortes, parfois même des larmes peuvent apparaitre.

Ce peut être une invitation à recevoir.

Recevoir de la douceur, de la présence, de l'écoute, ce qui peut s'avérer rare dans un monde ultraconnecté!


Nous marchons dans les dunes de Merzouga.

Le ralentissement, lorsqu’il survient dans un cadre collectif, agit souvent comme un révélateur. Il met à jour des croyances liées à la performance et à l’autonomie absolue, ou le contrôle.


Ce temps d’arrêt, cet espace où l’émotion peut se déposer, où la demande d’aide devient possible, sans être imposée... Toutes ces émergences, lorsqu'elles sont accueillies sans précipitation, deviennent des points de bascule. Elles ouvrent la possibilité d’un autre rapport à l’aide, à la dépendance temporaire...


Plus tard dans la journée, après les méditations actives et quelques grillades, je leur propose un rituel. Nous avons chacune chercher, le long du chemin, un objet qui représente la charge.

Alors, on danse. On crie. On libère ce qui était coincé dans le cœur, dans la gorge, dans le ventre. Qui peut nous entendre, blotties dans notre écrin de sable?

Nous creusons ensuite un trou.

À mains nues, ou avec un caillou.

Et nous enfouissons nos objets, pour les abandonner derrière nous.


« Les actes symboliques parlent là où les mots échouent. » — Alejandro Jodorowsky


Dans cet espace, chaque geste a un poids, une conséquence. L’essentiel s’impose sans discours. Le désert ne tolère ni l’à-peu-près ni le superflu.


Au coucher du soleil, la beauté saisit, bouleverse, impose le silence.

La vie est si douce quand on accepte de faire confiance à plus grand que soi.




Jour 4 — Compassion : bonnes intentions, cailloux-cœurs, traces et immensité


À partir d’ici, je n’écris plus vraiment. Je note. Brut. Fruste. Authentique.

Le temps accélère. L'intensité aussi.


Nous avons une idée généreuse : ramasser les déchets, dans le reg (désert de cailloux) que nous foulerons ce jour. En effet, nombreuses sont interpellées par la négligence humaine, l'Homme n'hésitant pas à pourrir ce qu'il a de plus beau.

Jalil me stoppe : attention aux scorpions!

Ne dit-on pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions?


Une participante blessée reçoit une aide inattendue, un geste de soutien. Être "portée" n’est pas un signe de faiblesse, mais une expression de la condition humaine. La bienveillance devient ici un langage.


Je me mets à ramasser des cailloux en forme de cœur.

Je veux offrir des symboles. Dire merci. Dire “je te vois”. Dire, au delà des mots. Dire avec les scories de la Terre.


Nous marchons. Nous puisons l'eau au puits. L'eau pour désaltérer les ânes sauvages.

Chaque geste fait sens. Le désert rend visible la conséquence de l'action.

C’est une école sans tableau noir.


Rencontre avec les nomades. La vie ici est simple, structurée autour de ce qui est nécessaire. Les familles s’appuient sur un réseau de solidarité pour faire face aux aléas du quotidien, notamment lorsque la santé des enfants demande une attention particulière.

L’accueil reste chaleureux, discret, porté par une reconnaissance sincère envers ceux qui s’arrêtent pour écouter. Chacun, à sa manière, contribue à l’équilibre de la communauté.


Arrivée à Khamlia, aux portes du Sahara.

Ce village porte l’empreinte d’une histoire singulière, liée aux routes transsahariennes et aux circulations anciennes entre l’Afrique subsaharienne et le Nord du Maghreb.

Les habitants de Khamlia sont en grande partie descendants de populations originaires du Mali, du Niger ou du Soudan, installées ici au fil du temps, notamment après l’abolition de l’esclavage. Aux côtés des communautés berbères, ils ont façonné une culture vivante, profondément ancrée dans le territoire.

La culture Gnawa, portée par les habitants, témoigne de cette histoire complexe et vivante, où la mémoire collective s’exprime à travers la musique, le rythme et le chant.



Je regarde l’immensité et une pensée revient, tragique et pertinente :nous sommes bien peu de chose.

Le désert ne console pas. Il remet à l’échelle.



Le soir : conte, petits cadeaux symboliques, mots doux déposés dans des enveloppes de fortune. Et là, une participante me dit cette phrase qui me touche au cœur : "que j’ai une capacité à prendre soin". Elle dépose cette phrase comme on offre un précieux présent.


Je la reçois, je l'accueille…

Et je l’entends aussi comme un mise en garde :"ne te perds pas en soignant, en guidant..."

Donne ce que tu peux, ce qui est juste et ce que l'autre peut prendre!


Jour 5 — Expression : la voix, les mots qui blessent, et la réparation


Thème du jour: la communication.


La voix, quand elle est étouffée, finit par trouver un autre chemin. Un chemin plus charnel, immobilisant certains tissus, créant des douleurs ou autres troubles fonctionnels.

On parle du cri des femmes, de cette violence “avec la bouche”, des mots qui cognent sur plusieurs générations. Une voix étouffée. Une voix blessée.


Je hurle :“Éduquez vos garçons, prenez soin de vos femmes.”

Et je me surprends à croire à une possible masculinité douce. Et si nos 2 guides, Jalil notamment, devenait ambassadeurs d’un monde qui répare au lieu d’écraser.


Je sens parfois une oppression dans ma poitrine. Comme si je portais une part du chagrin collectif. Et quand l’une libère un mot, un râle, un cri, un chant, je respire mieux.

Soulagement partagé.


Je note des phrases, des images, des fulgurances.

Je note aussi mes limites : je donne beaucoup, je dors trop peu.

Je sens la dette corporelle s’écrire dans mes fascias.



Le soir, même nos camarades marocains semblent travailler avec nous, à travers nous:

oser dire non à une pression familiale.

oser poser une frontière, quitte à déplaire.

Un acte de maturité.

La frontière, ici, n’est pas un mur : c’est un respect.




Jour 6 — Douceur : graines d’amour, miroir et vérité simple


Je leur demande de repartir avec une mission très simple :devenir des graines d’amour.

Rien que ça. (Oui, c’est ambitieux. Mais le désert rend ambitieux.)


Je leur rappelle :ce que vous êtes venues chercher, vous l’avez déjà en vous.

Je ne suis qu’un révélateur.


On partage de la musique, des mots chauds et chantant, des souvenirs qui font rire.

La joie circule.

La tendresse devient une pratique, pas un concept.


Et je garde, comme une pierre chaude dans la paume, cette idée :l’amour véritable ne se contractualise pas.


Retour : la Suisse, la gravité, et l’écartèlement


Le retour est une brutale redescente, "presque une gueule de bois".

Aéroport, trains, météo. Tout est froid.


Je me trompe de direction. Erreur de trajet. Simplement dans cet “entre deux mondes” - orient et occident.

Je croise une proche amie dix minutes, le temps d’un thé, d’une étreinte, d’une phrase qui me guide pour retrouver les codes helvétiques.

La Suisse me reçoit avec prudence.

Mon exaltation intérieure détonne.

Alors je me rappelle ceci: apprendre à me taire, revenir à la demande, me synchroniser.

Et c’est dur.


L’écart se fait sentir, avec mes proches, avec l'environnement, austère.

Je suis pleine d’intensité, de désert, d’ouverture.

Parce que mon corps est encore en vibration.


Je comprends alors :rentrer, ce n’est pas revenir.

Rentrer, c’est se créer autre, tout en restant tout de même soi-même.

C’est rester dans le monde, sans renier l’autre monde.



Épilogue : le désert comme révélateur (et moi comme matériau brut)


En reprenant le travail, je reviens à l’incarnation : accompagner, respirer, revenir au corps, toujours. Le quotidien comme ancrage.

Le ménage comme spiritualité.

Les petites choses comme racines.


Et pourtant, le désert continue de parler en moi.

Il parle de filiation. De charge. De frontières.

De ce besoin de faire exister les autres — parfois au détriment de soi.

De ce cadre comme un acte d’amour.

Du recevoir comme un apprentissage.

De la lenteur comme une guérison.

“Tout n’est pas signifiant”… et pourtant, parfois, tout parle autour de soi ou en soi.


Et je garde aussi une promesse : ne pas réécrire l’histoire. Laisser le matériau brut.

Parce que c’est ça, l’art brut :

une vie qui ne se maquille pas,

mais qui ose se regarder en face.

Et puis il y a Jalil, sans qui rien n’aurait été possible, la langue des oiseaux, la baraka, les cailloux-cœurs, et cette intuition qui me poursuit :


Le désert ne t’enseigne pas à devenir quelqu’un d’autre.Il t’enseigne à redevenir toi.

Le désert n’épuise pas ce qu’il révèle.

Chaque retour y ouvre une nouvelle question.

Cette deuxième édition n’a rien clos.

Elle a ouvert.

Et déjà, d’autres traversées se dessinent.



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